La palme de l’imposture

8 juin 2011 Aucun commentaire »
La palme de l’imposture

L’homme parcourt les interminables alignements de palmiers, une longue perche posée sur l’épaule, les yeux scrutant le sommet des arbres. D’un geste rapide et précis, il dresse son outil et sectionne la queue d’un régime de noix de palme qui s’abat au sol avec un bruit sec. Il charge alors la lourde grappe de fruits rouges sur une charrette tirée par un buffle puis reprend sa quête. Avec son équipe, il sillonne ainsi toute l’année les huit cents hectares de palmiers à huile biologiques de la plantation Tequendama, située dans le département du Magdalena, au nord de la Colombie.

À première vue, rien ne distingue cette culture des dizaines d’autres plantations de palmiers conventionnels qui recouvrent la région. Même étendue monotone de troncs, même silence, même sol acide où dominent les fougères. Tout visiteur de cette plantation vitrine du groupe Daabon est ensuite invité par ses accompagnateurs à jeter un coup d’œil sur une parcelle laissée en friche, où se dressent quelques arbres et taillis. Ce « couloir biologique », qui s’étendrait sur cent hectares, tient lieu de caution environnementale, mais comment vérifier son étendue ? La visite continue par la zone de préparation du compost « biodynamique », à base de fumier d’un élevage conventionnel de deux mille vaches appartenant au groupe, puis par une pépinière de jeunes palmiers en attente de plantation, issus de semences améliorées vendues par Unilever.

Au dernier étage d’un immeuble d’affaires du port de Santa Marta, dans les luxueux bureaux de Daabon, Manuel Davila, président exécutif, répond aux questions. « Pour nous, la monoculture n’est pas en contradiction avec l’agriculture biologique. C’est la seule forme pour répondre aux exigences du marché. Cela ne nous empêche pas de respecter les critères d’une production durable, avec laquelle tout le monde est gagnant: la terre, les producteurs et les consommateurs. Soit, les trois P : peuple, planète et profit ! » Il présente Daabon comme une « petite entreprise familiale », mais, en réalité, le groupe est un véritable empire, propriété exclusive de la famille Davila, l’un des clans parmi les plus puissants de la côte Caraïbe, zone de conflits où sévissent encore des paramilitaires et des narco-trafiquants.

En bio certifiée, le groupe possède 4 500 hectares de palmiers à huile, mille hectares de bananiers, plusieurs centaines d’hectares de café, et il est impliqué dans le commerce du cacao et du sucre. Mais les activités de la famille Davila ne se limitent pas à l’agriculture biologique. Elle a des intérêts de plus en plus importants dans la production de biocarburants à base d’huile de palme. En février 2009, le président de la République colombienne, Alvaro Uribe, inaugurait à Santa Marta la plus grande fabrique de biodiesel de l’Amérique latine en compagnie de son actionnaire principal: Alberto Davila, fondateur et président honorifique de Daabon… Les Davila sont aussi propriétaires du port de plaisance de Santa Marta, qui héberge les plus beaux yachts de la côte, dont celui de la famille. Selon le journaliste colombien Alfredo Molano, Daabon serait un conglomérat d’entreprises, pas toutes identifiées, avec un chiffre d’affaires d’au moins 120 millions de dollars (1).

Le développement des plantations de palmiers à huile en Colombie a été programmé par l’ex-président Alvaro Uribe durant ses deux mandats présidentiels (2002-2010) pour placer le pays au premier rang des producteurs d’agrocarburants. Il rêvait de convertir sept millions d’hectares en plantations de palmiers pour satisfaire les puissants groupes industriels du pays mais aussi pour lutter contre les guérillas marxistes en les coupant de leurs bases. Selon Danilo Rueda, membre de la commission Justice et Paix, la terreur instaurée par les groupes paramilitaires, alliés de l’armée nationale, a chassé de leurs terres nombre de communautés paysannes, indigènes et afro-colombiennes. En quinze ans, plus de quatre millions de personnes ont été déplacées et des milliers assassinées. « Il est à craindre que les terres abandonnées ne soient utilisées pour des monocultures destinées à la production d’agrocarburants ». En 2010, 350 000 hectares étaient plantés en palmiers, faisant de la Colombie le cinquième producteur au niveau mondial. Mario Mejia Gutierrez, professeur d’agronomie à l’université nationale de Colombie, est catégorique: « En Colombie, la palme qu’elle soit conventionnelle, durable ou biologique, est un projet fondamentalement paramilitaire financé par les institutions nationales et par des groupes industriels ».

Le groupe Daabon a pris sa part dans cette politique. Dans le département du sud de Bolivar, le 14 juillet 2009, le groupe faisait expulser cent vingt familles de l’hacienda Las Pavas. Ces paysans déplacés par le conflit armé, occupaient depuis les années 1990 une partie des terres de l’hacienda abandonnée par son propriétaire, en fuite pour cause de liens avec les narcotrafiquants. Ils y produisaient des cultures vivrières et du cacao. Les paysans furent à plusieurs reprises menacés et chassés par les paramilitaires. En 2006, les familles constituées en association déposèrent un dossier auprès de l’organisme chargé de la réforme agraire afin de devenir, comme la loi le permet, propriétaires des terres abandonnées. La demande fut enregistrée mais n’eut pas de suite.

En 2007, Daabon achetait l’hacienda et commençait à planter des palmiers. Le conflit avec les paysans s’exacerba et les familles furent expulsées. Soutenues par des ONG, elles demandèrent alors la restitution des terres. Manuel Davila s’explique : « Un groupe de personnes, que nous appelons des colons, ont voulu envahir notre propriété. Nous les avons fait expulser. Notre attitude a été très mal interprétée avec beaucoup de mauvaise foi. Pour trouver une issue, nous avons proposé aux familles expulsées de constituer une coopérativeet de planter des palmiers. Mais les ONG se sont mises en travers du chemin ».

Dans les départements du Magdalena et du sud de Bolivar, Daabon profite du programme d’alliances productives financé par le ministère de l’Agriculture. Il a créé plusieurs coopératives de petits producteurs qui reçoivent des aides gouvernementales à la condition de planter des palmiers à huile et de livrer leur récolte au groupe. Plusieurs milliers d’hectares de palmiers à huile bio et conventionnels seraient ainsi exploités par ces alliances productives. La recette ayant prouvé son efficacité, Daabon a généralisé les alliances pour les productions de cacao, de café et de bananes bios, avec à la clé des milliers d’hectares sous contrôle. Pour Hector-Léon Moncayo, responsable de l’Institut latino-américain pour un droit et une société alternatifs, « le modèle des alliances productives est très contestable. Il a été créé dans le cadre d’une stratégie de contre-insurrection pour remplacer des populations non contrôlées par d’autres impliquées dans un projet politique et économique. Les paysans sont totalement subordonnés aux propriétaires terriens ».

Miçael Payares, porte-parole de l ’association des familles expulsées de Las Pavas, justifie son refus des alliances productives : « Nous ne voulons pas planter des palmiers car nous les considérons comme les ennemis des paysans. Notre agriculture est fondée sur les cultures vivrières. Les palmiers, eux, détruisent tout notre environnement ». En juin 2010, des experts financés par la société anglaise de cosmétiques Body Shop et par l’ONG Christian Aid rendent public un rapport reconnaissant leurs droits aux familles de Las Pavas. Le texte pointe les manques de l’État ainsi que l’absence de politique sociale et la volonté de confrontation de Daabon. Il recommande de limiter dans la région les cultures de palmiers en raison de leur impact négatif sur l’environnement. BodyShop décide alors de suspendre ses achats d’huile de palme à Daabon. BioSuisse demande des explications au groupe sous peine de ne plus certifier son huile. Même le nouveau ministre de l’Agriculture colombien prend ses distances.

En novembre 2010, pressé de toute part, Manuel Davila décide de se retirer de Las Pavas: « Nous allons concentrer nos efforts dans d’autres régions où nous serons les bienvenus ». La famille Davila doit dans le même temps faire face à d’autres affaires. Certains de ses membres sont accusés d’avoir bénéficié indûment de subventions du ministère de l’Agriculture (2). Une partie du montant, estimé à un million de dollars, aurait servi à financer une campagne électorale d’Alvaro Uribe. Par ailleurs, le groupe Daabon est condamné à payer une très forte amende et à planter mille arbres pour avoir violé les normes environnementales dans le département de la Guajira. Il est aussi poursuivi pour une très grave pollution dans le port de Taganga, voisin de Santa Marta, engendrée par le déversement d’une cuve d’huile de palme appartenant à la raffinerie du groupe.

Les plantations de palmiers biologiques du groupe Daabon n’en continuent pas moins d’être certifiées bios par Ecocert (3) et sont censées respecter les critères de la table ronde pour une palme durable. Les organismes certificateurs s’en tiennent à une interprétation stricte des réglementations internationales, dans lesquelles les droits sociaux, la biodiversité et la souveraineté alimentaire ont très peu de place. « Daabon peut cultiver de la palme sans agrochimie, mais ce n’est pas suffisant pour faire de l’agriculture biologique paysanne telle que je la conçois », explique Mario Mejia Gutierrez. « Ce n’est qu’une des conditions requises. Les autres sont le respect de l’environnement, de la santé, des droits de l’homme, des communautés rurales et de l’équité… ».

Daabon prétend respecter les principes du commerce équitable en évoquant les alliances productives et les ouvriers agricoles de la plantation de Tequendama, qui seraient les mieux payés de Colombie (4). Mais un ancien employé de Daabon affirme, sous le couvert de l’anonymat, que ces ouvriers sont d’anciens paramilitaires embauchés avec d’importantes aides de l’État pour leur réinsertion.

Vrai ou faux ? La transparence, indispensable à la confiance, est aussi l’une des conditions requises pour développer une véritable agriculture biologique paysanne. Ses principes, en rupture avec le modèle économique dominant, ne peuvent qu’être incompatibles avec ceux d’une bio industrielle comme celle de Daabon. Les deux peuvent-elles encore cohabiter sous la même appellation ?

La France refuse le débat
Les accusations portées en Colombie contre Daabon et relayées en France par la journaliste colombienne Claudia Guevarra (5) ont suscité une réaction défensive de la part des transformateurs et des distributeurs bios. La société Brochenin SA, qui importe les produits du groupe colombien, a été particulièrement virulente pour le défendre. Le réseau des Biocoop lui a aussi apporté un soutien sans faille. Dans un document destiné aux sociétaires du réseau, la direction des filières et produits des Biocoop fournit une liste d’arguments pour défendre la palme bio (6). Elle affirme que Daabon bénéficie de la certification ESR (équitable, solidaire et responsable) délivrée par Ecocert. Mais le bureau d’Ecocert de Bogota dément que l’huile de palme de Daabon soit certifiée ESR: seules les plantations de bananiers le sont. Le document prétend aussi qu’il n’y a pas eu d’expropriation, il dénonce le rôle négatif des ONG et accuse une médiatisation occidentale orchestrée. Avant d’avouer que l’arrêt de l’achat de l’huile de palme « serait économiquement catastrophique ».

Le réseau des Biocoop est aujourd’hui membre gestionnaire de la nouvelle marque Biocohérence, dont la charte a pour critères la solidarité internationale, le refus du pillage des pays pauvres, la souveraineté alimentaire, des fermes à taille humaine, la biodiversité, la transparence, l’équité…

Biocohérence devra très vite trancher entre la défense des intérêts économiques de ses membres et le respect des critères éthiques. Sinon, avant même de pouvoir se développer, la marque perdra toute sa cohérence.

Philippe Baqué

(1) Alfredo Malano, «Masclaronocantaungallo», El Espectador, 3octobre2009.
(2) http://www.cambio.com.co/paiscambio/847/ARTICULO-WEB-NOTA_INTERIOR_CAMBIO-6185730.html
(3) Ecocert est le principal organisme de certification français de l’agriculture biologique. Il est chargé de vérifier l’application de la réglementation européenne.
(4) «Une huile de palme bio équitable et respectueuse de l’environnement», article de Diego Garcia, www.cerealpes.fr/pages/plantation-palme.php.
(5) http://avenuecolombie.wordpress.com
(6) « Daabon et huile de palme : le point », document du 6 juillet 2010, rédigé par la direction des filières et produits du réseau Biocoop.

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