La bio est-elle socialement fréquentable ?
Selon la plupart des sondages et des médias qui tentent de cerner les nouvelles tendances de la consommation bio, les nouveaux acheteurs seraient avant tout motivés par la préservation de leur santé (1). La protection de l’environnement viendrait en second. Quant à la justice sociale, à la solidarité, à la souveraineté alimentaire ou à la défense de la paysannerie et des communautés rurales… elles ne seraient pas prises en considération. La polémique suscitée ces derniers mois en France par l’huile de palme bio importée de Colombie est représentative de cette tendance.
Le groupe colombien Daabon a le monopole de la production et de la commercialisation de l’huile de palme bio au niveau international. L’association Avenue-Colombie (2) a largement diffusé en France des informations et des témoignages montrant que la puissante famille de propriétaires terriens qui est à la tête de ce groupe entretient des relations avec le régime d’Alvaro Uribe, dont l’armée a commis des milliers d’assassinats et pratiqué, avec l’aide de paramilitaires, des déplacements massifs de populations paysannes. En juillet 2009, le groupe Daabon a fait déloger par l’armée plus de 120 familles de petits paysans qui occupaient une hacienda abandonnée par son propriétaire lié aux narcotrafiquants, et qui étaient en négociation avec l’Etat pour en obtenir la propriété. Sans tenir compte de cette procédure, Daabon a racheté l’hacienda et a commencé à planter des palmiers à huile. Car le groupe Daabon et d’autres sociétés agro-industrielles colombiennes sont actuellement en concurrence pour acquérir au plus vite le plus de terres possible. L’ex-président Uribe a donné le départ de la course en déclarant qu’en Colombie, plusieurs millions d’hectares devaient être convertis en plantation de palmiers à huile. L’objectif étant que la Colombie devienne le premier producteur mondial de « biodiesel »… avec une huile de palme qui n’a rien de bio (3).
Daabon a pris une longueur d’avance sur ses concurrents en construisant la plus grande usine de production de biodiesel d’Amérique latine. Le groupe possèderait directement ou indirectement, par le biais de ses filiales, plusieurs dizaines de milliers d’hectares de palmiers à huile. Les surfaces converties en monoculture nuisent gravement aux ressources naturelles, aux écosystèmes et à l’agriculture traditionnelle, et remettent en cause la souveraineté alimentaire du pays. Ainsi, la Colombie, longtemps autosuffisante, est devenue en quelques années importatrice de denrées alimentaires de base. La bio est-elle compatible avec un projet aussi destructeur ?
Malgré les informations fournies par Avenue-Colombie, Ecocert a maintenu sa certification pour l’exploitation de Daabon qui produit l’huile de palme bio, arguant d’un respect technique des règles de la bio et de l’absence de preuve de déforestation. Le réseau Biocoop a poursuivi la distribution de cette huile et les sociétés Soy, Body Shop, Alter Eco, Biobleud, Céréalpes… continuent à l’utiliser dans la fabrication de leurs produits. L’association Bio Consom’acteurs conclut ainsi le débat : « Pour mémoire, les acides gras saturés de l’huile de palme, à la différence de ceux des graisses animales, sont totalement biodisponibles et n’encrassent pas les artères »(4). La santé n’aurait ainsi rien à voir avec la politique… Solidarité et coopération ? Des valeurs oubliées !
En 1972, la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (Ifoam) a adopté la charte éthique de l’agriculture biologique. Ce texte définit, entre autres, les objectifs écologiques, économiques, sociaux et humanistes de la bio. Il y est question d’une agriculture fondée sur la solidarité entre tous les membres de la filière bio en France et en Europe, et qui ne participe pas au pillage des pays pauvres. L’équité doit être recherchée entre tous les acteurs du marché, et la compétition doit céder le pas à la coopération. Il s’agit d’encourager des exploitations à échelle humaine. Même si ce texte demeure théoriquement en application, que reste-t-il aujourd’hui de ses principes ?
La nouvelle réglementation européenne ne consacre pas un seul paragraphe au social. Seuls les critères techniques sont pris en compte. « Boire un jus d’orange bio, c’est super ! Mais quand la dernière gorgée que l’on avale a le goût de la sueur des travailleurs marocains sans papier et exploités qui ont ramassé les oranges, là ça ne passe plus » constate Dominique Marion, président de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab). « Quand moi, président de la Fnab, je dis cela, ça fait frémir, y compris les amis. A un moment donné, il faut faire des choix responsables. La seule solution, c’est d’intégrer la charte éthique de l’Ifoam dans la nouvelle réglementation européenne. Cela nous permettrait de revenir aux objectifs de la bio, qui sont de nourrir le monde de manière équilibrée et harmonieuse avec des critères sociaux et environnementaux. »
Ecocert, le principal organisme certificateur français, ne semble pas partager cet avis. Pour William Vidal, son président, l’important est d’alimenter le marché. Aujourd’hui, nous sommes à 2 % de consommateurs de produits bio. Et si demain on passe à 15 %, est-ce que les petits producteurs pourront alimenter le marché ? Pourquoi ne pas importer des volumes avec des prix bas, si c’est pour démocratiser la bio auprès de certaines catégories de la population ? Il est vrai que le social n’est pas pris en compte par la réglementation européenne mais nous, en tant que certificateurs, nous ne pouvons pas introduire de nous-mêmes des critères supplémentaires. Notre rôle est de ne pas avoir d’état d’âme car sinon, nous perdrions notre accréditation pour cause de discrimination. »
Emmanuel Antoine est le président de Minga, qui regroupe des associations, des entreprises et des particuliers qui œuvrent pour une économie équitable. Il réagit : « Avant, les cahiers des charges de l’agriculture biologique étaient faits par des paysans, ce qui leur permettait d’échanger et de faire évoluer les pratiques. Aujourd’hui, les certificateurs sont devenus des sociétés anonymes complètement éloignées des préoccupations des professionnels. Elles gèrent la mise en marché des produits et ne s’interrogent plus sur la pertinence écologique et sociale des cahiers des charges »(5)
L’association Nature & Progrès, créée dans les années 60, est à l’origine du développement de la bio en France et du premier cahier des charges reconnu par l’Etat. Très critique vis-à-vis des organismes privés de certification, elle privilégie les systèmes participatifs de garantie qui mettent en relation producteurs et consommateurs. Certains de ses membres, comme Jordi Van der Akker, ont choisi de quitter le label officiel bio et de n’appliquer que le cahier des charges de Nature & Progrès. « Notre système de contrôle fonctionne sur la transparence et l’échange de savoir-faire. La relation entre producteur et consommateur permet que ce dernier se rende compte des conditions de travail et de vie des paysans ». La charte de Nature & Progrès prône le développement d’une agriculture biologique paysanne qui respecte la vie, l’environnement et la justice sociale sur toute la planète. Cette pratique doit privilégier les circuits courts de distribution. Le tissu associatif, l’économie solidaire et l’engagement dans les combats sociaux et environnementaux doivent être privilégiés. »
Nature & Progrès et Minga ont mené ensemble plusieurs campagnes, notamment autour des appels « Alimentons l’Europe » et « Alimentons nos régions », qui proposent de construire avec le Sud une réponse durable pour en finir avec la faim, en fondant la souveraineté alimentaire, du niveau local au niveau international, sur des olitiques agraires favorisant la multiplication des lopins vivriers. La crise de l’agriculture ne pouvant être résolue que par l’installation massive de paysans formés à l’agroécologie sur des exploitations à taille humaine (6).
Comment faire de la bio socialement fréquentable ?
La plupart des organisations historiques de l’agriculture biologique sont conscientes du problème. Elles tentent d’y répondre à leur échelle et en fonction de leurs enjeux.
L’association Demeter France gère la marque de l’agriculture biodynamique de Rudolf Steiner, l’un des mouvements fondateurs de la bio. Pour Jean-Marie Defrance, responsable de l’association, « le développement de la bio ne doit pas se faire au détriment de notre âme. Demeter, qui est une organisation internationale, travaille actuellement à l’élaboration d’une charte sociale qui garantirait le respect de règles minimales sur l’ensemble de la planète. Mais nous avons beaucoup de difficultés à l’établir car il est très difficile d’harmoniser les normes sociales des différents pays. Cela va prendre du temps ».
La Confédération paysanne, dont une grande partie des adhérents pratique l’agriculture biologique, voit aussi d’un œil suspicieux l’évolution de la bio. Pour Jean Gobier, responsable de la commission bio du syndicat, « la nouvelle réglementation européenne encourage le biobusiness en ne limitant pas la taille des exploitations. L’embauche de dizaines voire de centaines d’ouvriers agricoles sur une exploitation en bio n’a rien à voir avec l’agriculture paysanne que nous défendons. Notre syndicat se bat en permanence pour l’accès au foncier. Actuellement, en France, il y a des aides à la conversion en bio mais aucune aide spécifique pour l’installation en bio. Pour les aides générales, la FNSEA a tout verrouillé en imposant des tailles d’exploitations minimales pour les obtenir. Un jeune qui veut s’installer sur une petite surface n’a aucune chance. On se bagarre contre cela depuis des années ».
En Bretagne, l’Association de soutien aux projets et activités agricoles et ruraux innovants (ASPAARI) a développé un outil de contrôle de l’engagement des producteurs : la boussole NESO(7). L’un des ses membres fondateurs est Nicolas Supiot, paysan-boulanger, responsable du réseau Semences paysannes. « Pour nous, le label AB et le label européen sont incohérents et incompatibles avec les valeurs essentielles que l’on porte. Avec ces labels, on ne fait que substituer des intrants bio à des intrants chimiques. Personnellement, je préfère acheter des tomates non bio mais issues d’une agriculture paysanne à proximité de chez moi, plutôt que des tomates bio espagnoles cultivées sous serre avec une main d’œuvre étrangère exploitée et précaire. Nous, nous sommes dans un autre rapport au naturel, au social, à l’énergie et à la provenance des produits. Nous nous questionnons sans cesse sur ces points. Cela donne la boussole NESO. Les quatre initiales signifient Nord, Est, Sud, Ouest mais aussi Naturel, Energie, Social, Origine. En fonction du respect équilibré de ces principes, nous évaluons chaque année nos activités. Cela permet de nous orienter. »
Depuis 2003, la Fnab, le réseau Biocoop, Bio Consom’acteurs et Demeter soutiennent l’association Terre de liens dont la vocation est de permettre l’installation ou le maintien de lieux agricoles biologiques ou biodynamiques « socialement, écologiquement et économiquement pérennes ». Des outils financiers solidaires permettent l’installation de jeunes agriculteurs qui, sans ce soutien, n’auraient aucune chance d’accéder au foncier.
Cohérence et modèle économique
Ces mêmes organisations (à l’exception de Demeter) ont créé en 2010 la marque Bio Cohérence pour protéger les spécificités du label bio français mis à mal par la nouvelle réglementation européenne sur bien des points (OGM, lien au sol, cahier des charges des élevages, traitements allopathiques…), en y ajoutant les principes de transparence, d’équité et de solidarité. Mais les producteurs et les transformateurs qui y adhéreront devront continuer à respecter la réglementation européenne et ne pas sortir du système de certification. Ils devront appliquer le cahier des charges de Bio Cohérence et s’inscrire dans une logique de progrès, notion qui est en cours de définition. Si les aspects techniques sont clairement affichés, les aspects sociaux, eux, demeurent flous. Ainsi, quelle sera la position de Bio Cohérence par rapport à l’huile de palme bio colombienne, si certaines de ses organisations gestionnaires en encouragent la commercialisation ? Quelle sera aussi la position de Bio Cohérence par rapport aux monocultures intensives d’exportation si la société d’import-export ProNAtura, elle aussi gestionnaire de la marque, continue d’importer des fraises et des tomates bio produites dans des fermes de centaines d’hectares au Maroc et en Andalousie, dont elle a soutenu la création ? Pour proposer une alternative cohérente au bio-business, la nouvelle marque devra lever ces ambiguïtés.
L’agriculture biologique s’est développée grâce à ses méthodes de culture en rupture avec le « tout chimique » qui lui valent aujourd’hui sa reconnaissance. Les sirènes du marché l’appellent désormais à se convertir au productivisme le plus débridé et à en assumer les conséquences sociales désastreuses. La rupture avec ce modèle économique avait été l’un des principes fondateurs de la bio. L’intégration, ou non, des valeurs sociales au sein des préoccupations actuelles des producteurs et des consommateurs de la bio déterminera son avenir. Sera-t-elle encore porteuse d’une alternative agricole, écologique et sociale ? Ou deviendra-t-elle un simple pan du marché soumis aux seuls intérêts du libéralisme économique ?
Source : Philippe Baqué – www.alterravia.com
1. Voir, entre autres, les chiffres, les sondages et les analyses de l’Agence Bio : www.agencebio.org
2. Voir le site :avenueco-lombie.wordpress.com
3. Pour commercialiser leur huile de palme malgré les critiques, un certain nombre de groupes agro-industriels ont pris modèle sur le cas du soja pour lancer une table ronde pour une huile de palme durable, avec des critères a minima au sujet de la déforestation. La Colombie a ainsi été l’un des pays fondateurs de cette table ronde. Un panel d’ONG et d’associations l’ont dénoncé : « Déclaration internationale contre les monocultures de palmier à huile durables », www.aves.asso.fr/article838.html
4. Voir la revue Consom’acteurs n° 49, février 2006, page 36.
5. Voir l’hebdomadaire La Terre, 29 juin-5 juillet 2010, dossier « Voici venir le bio-business ».
6. Voir la revue Nature&Progrès, n°76, février-mars 2010, p. 17.
7. Présentée initialement par Paul Carde dans Silence, n° 275, octobre 2001, p. 61.















