La Bio accessible à tous

9 février 2012 Aucun commentaire »
La Bio accessible à tous

« Manger au moins cinq fruits par jour », préconise le ministère du travail, de l’emploi et… de la santé, curieux attelage réuni en un seul maroquin dans le plus pur esprit sarkozyste. Cette dose journalière aurait un rôle protecteur dans la prévention de maladies apparaissant à l’âge adulte, comme les cancers, les maladies cardiovasculaires, l’obésité et le diabète (1), nous dit-on.

Les hypocondriaques ne pourront que se laisser séduire. Les autres aussi, s’ils savent que depuis la fin des années 80, le cancer (240 000 nouveaux cas chaque année) est devenu la première cause de décès en France, tuant 20 fois plus que les accidents de la route, 75 fois plus que le Sida.

Manger cinq fruits…
Sauf que les fruits et légumes provenant de l’agriculture chimique regorgent de résidus de pesticides, insecticides et autres substances nocives pour la santé, dont certaines sont réputées particulièrement cancérigènes par les agences sanitaires officielles de l’Union européenne et des États-Unis, rappelle Générations Futures (2). Au point que les champions de la chimie de plein champ, à l’instar d’Aravalis, proposent désormais à leur aimable clientèle de concocter leurs savoureux cocktails grâce à l’assistance technique d’un site Internet spécifiquement dédié (3). Les consommateurs, eux, ne reçoivent aucune information sur la dangerosité des mélanges, qu’inconsciemment, ils opèrent dans leurs assiettes.

La consommation de produits bio s’impose alors comme une évidence. Reste le problème du prix…
Plus chère la bio ? La question est de celles qui mettent mal à l’aise. Et qui fâchent même parfois…
À l’objection selon laquelle la bio serait chère – vendue à prix prohibitifs parfois – ses défenseurs (comment ne pas l’être ?) opposent le plus souvent une fin de non recevoir. Leurs arguments ne manquent pas.
Ce sont toujours les mêmes : « La bio n’est pas une question de prix. C’est une approche différente.
Une autre façon de cuisiner, de consommer… ». Tout cela est juste.

Mais il n’empêche…
La question du prix – au-delà de la valeur – est de celles qu’il faut oser aborder. Sans tabou ni fausse pudeur. Elle se pose d’ailleurs au quotidien, qu’on le veuille ou non, de façon cruciale pour un nombre de plus en plus important de nos concitoyens. Alors que le revenu médian s’élève en France à 19 000 € annuels (1583 € mensuels), 30 % des familles monoparentales (1 600 000 individus) sont pauvres. Huit millions de personnes survivent avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté (4) tandis qu’une grande majorité des autres n’est pas en capacité de dépenser davantage pour se nourrir sainement. Manger bio, sain et naturel devient alors un luxe de classe. C’est pourtant une nécessité. Un besoin vital. Une évidence. La bio doit, dès lors, être accessible à tous. Elle ne peut en aucune façon être cantonnée à un marché de niche pour citadins classifiés PCS+ (5).

Comment comprendre qu’elle ne soit pas une revendication forte, celle d’un droit intangible, portée par ceux qui sont censés défendre les intérêts des plus modestes ? L’association Minga vient de lancer, avec un collectif d’associations, le Printemps pour une économie équitable 2011 (6), une vaste opération visant à faire de l’alimentation une priorité de haute nécessité démocratique. Sera-t-elle suivie par les politiques sur ce terrain qu’ils ont jusqu’à présent largement déserté ?

Au moment où les initiatives de vente directe (ventes à la ferme, magasins paysans, Amap…) et autres groupements d’achats connaissent un essor sans précédent, n’est-il pas temps de s’interroger sur la structure des prix ? Un débat qui renvoie immanquablement à la notion de juste rémunération et bien évidemment de commerce équitable, terme de plus en plus difficile à utiliser tant il a été galvaudé et vidé, pour une bonne part, de son contenu initial.

Mais alors ?
Comment expliquer le fait que les produits bio soient plus chers encore dans nombre de magasins spécialisés ? Comment comprendre qu’en vente directe ou encore au sein d’AMAP, véritables commerces équitables de proximité, certains n’hésitent pas à aligner leurs prix sur ceux affichés par les réseaux de magasins spécialisés dont la structure des prix mériterait pour le moins d’être clarifiée ? A quoi correspondent les 2,50 € réclamés en vente directe pour un kilo de pommes, le fruit du pauvre d’avant passage à l’euro ? Comment l’expliquer, le justifier… et surtout le comprendre ?

A moins, qu’après s’être fait pressurer par les centrales d’achats, certains paysans ne soient tentés de se rattraper – bien au delà de l’équité et de l’esprit de démarche solidaire – sur le dos de braves consommateurs désemparés autant que désinformés ? Serions-nous en train de reproduire les mêmes schémas inéquitables et excluants qui feraient du commerce un éternel (super)marché de dupes ?

La généralisation de la bio, du commerce équitable et de l’éthique (une trilogie inséparable pour pouvoir se revendiquer d’une consommation responsable) ne pourra se faire sans une totale transparence de la structure des prix. Jamais les alternatives n’ont eu autant besoin, elles aussi, de faire leur bilan d’étape. En cette année 2011 où nombre d’ordres que l’on croyait établis vacillent sur leurs bases, les acteurs du commerce équitable, tout comme ceux de la bio et des nouveaux circuits de vente directe, ne peuvent plus faire l’économie de salutaires interrogations quant à la finalité des échanges, leur contenu social et écologique et au modèle de société qu’ils sous-tendent.

Il n’est plus temps d’attendre les politiques.
L’initiative viendra de la rue, de ceux qui font et qui sont la société, des citoyens et des peuples en voie d’émancipation et de libération, de plus en plus nombreux à faire le lien entre ce qu’ils déplorent et le mode de vie et de consommation que leur imposent les confiscateurs financiers qui contrôlent la marche du monde.

AMAP, groupements d’achats, réseaux citoyens… Ils sont chaque jour plus nombreux ceux qui se lèvent et refusent avec indignation cette régression orchestrée que l’on tente de nous infliger sous couvert de ce qui serait une irrépressible fatalité : la crise. Le temps des interrogations et des incertitudes passé, l’inquiétude ne devrait pas tarder à changer de camp face à l’immense volonté d’en finir avec le modèle productiviste financiarisé agonisant du siècle passé.

A condition toutefois que chacun joue le jeu…


Source : Christian Jacquiau – mai 2011 – www.christian-jacquiau.fr

(1) Selon le Ministère du travail, de l’emploi et de la santé sur son site (www.mangerbouger.fr)
(2) Par simplification, le MDRGF (Mouvement pour le Droit et le Respect des Générations Futures) a muté en Générations Futures (www.mdrgf.org).
(3) En application de l’arrêté du 13 mars 2006 relatif à l’utilisation des mélanges extemporanés de produits visés à l’article L.253-1 du code rural, concernant la nouvelle réglementation des mélanges, considérés comme dangereux pour la santé publique et l’environnement (www.melanges.arvalisinstitutduvegetal.fr)
(4) Le seuil de pauvreté est calculé par rapport à la médiane (1583 € mensuels) de la distribution des niveaux de vie. C’est le seuil à 60% du niveau de vie médian qui est privilégié en Europe. Il correspond à un niveau de vie inférieur à 949 euros par mois. Il concerne une population de 8 millions de personnes dont la moitié a un niveau de vie inférieur à 773 euros mensuels.
(5) Le terme PCS+ pour professions et catégories socioprofessionnelles supérieures (ex CSP+ depuis la nouvelle nomenclature) désigne les catégories de la population considérées par les experts en marketing comme favorisées. Il s’agit des chefs d’entreprises, des artisans, des commerçants, des cadres, des professions intellectuelles supérieures ainsi que des professions dites intermédiaires.
(6) » Démocratisons l’alimentation, alimentons la démocratie ! » (www.printemps-economie-equitable.net/)

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