Importer des femmes pour exporter du bio…

28 novembre 2010 Aucun commentaire »
Importer des femmes pour exporter du bio…

Importer des femmes pour exporter du bio ?
La France a longtemps été un pays exportateur de produits bio, notamment vers l’Allemagne. Mais, au début des années 90, la demande croissante sur le marché national a inversé la tendance. La France importe désormais une grande partie des produits bio qu’elle consomme. Ainsi, en 2008, les importations de fruits et légumes ont augmenté de 22% et représentaient 60 % des approvisionnements (1).

La grande distribution et certains réseaux de boutiques spécialisées à la recherche de produits disponibles en grande quantité, à moindre coût et en toute saison, stimulent le développement, dans les pays du Sud, d’une agriculture bio intensive reposant sur la monoculture, l’exportation et la concurrence. Sans état d’âme.

En Andalousie, depuis plus de trente ans, la province de Huelva est sinistrée par une monoculture intensive de fraises qui nécessite une utilisation massive de pesticides et d’engrais chimiques. Sept mille hectares de serres occupent tout le paysage entre l’océan, l’urbanisation de Huelva et l’une des raffineries les plus polluantes d’Espagne.
Comment une agriculture biologique peut-elle trouver sa place en ce lieu ?

La société Bionest, spécialisée dans la production de fraises bio, affiche la solution sur son site internet : « Nos propriétés, qui atteignent une superficie de 500 ha, sont situées sur le territoire privilégié du parc Doñana, déclaré patrimoine de l’humanité par l’Unesco. Ce cadre naturel exceptionnel nous permet d’obtenir des fruits et légumes de qualité certifiée, tout en contribuant au développement durable de Doñana »(2). Or, depuis des années, les écologistes andalous dénoncent les installations illégales de serres sur ce parc situé à proximité de Huelva et l’épuisement des nappes phréatiques par les forages(3).

Bionest est aujourd’hui le leader de la production de fraises bio en Europe. Mais cela ne l’encourage pas à choisir la transparence. Antonio et Juan Soltero, ses dirigeants espagnols, interdisent l’entrée de leurs exploitations à la presse et aux témoins importuns. En mai dernier, une délégation de parlementaires européens(4) a été reçue à la sauvette dans les bureaux de la direction, mais n’a pas pu se rendre dans les serres ni rencontrer les ouvrières agricoles.

La visite d’une autre exploitation intensive de fraises bio, Flor de Doñana, d’une superficie de 40 ha, située à proximité de Bionest, permet de se faire une idée des pratiques de culture. Elles se distinguent peu de celles des serres conventionnelles. Seuls diffèrent les intrants (fertilisants, traitements…), amenés par un réseau d’irrigation au goutte-à-goutte, et qui, eux, sont certifiés bio. La rotation des cultures est rendue impossible par la quasi monoculture de fraises, et la biodiversité n’est pas une priorité : les deux variétés utilisées ont été créées pour répondre aux normes du marché conventionnel. La totalité des fraises, produites à la fin de l’hiver et au printemps, est exportée vers l’Europe, le Canada et les Etats-Unis.

Bionest embauche plus de 1200 personnes, principalement des femmes. Dans l’usine de conditionnement, les employées sont espagnoles mais, dans les champs, ce sont surtout des femmes roumaines, polonaises, sénégalaises et, désormais, philippines. Ces ouvrières agricoles viennent en Espagne avec des contrats saisonniers dits « d’origine », qui les rendent corvéables à souhait par leurs employeurs. Elles sont recrutées dans leur pays par les organisations patronales espagnoles qui les engagent avec des contrats et des visas à durée limitée. Les femmes sont choisies pour leur « délicatesse » et leur « endurance »(5). Celles qui ont des enfants sont privilégiées car leur retour dans leur pays d’origine est ainsi garanti. En 2007, les femmes en contrat d’origine, venues d’Afrique, des pays de l’Est ou d’Amérique latine, étaient 35 000 dans la province de Huelva.

Maria Garcia Jurado, responsable du syndicat des ouvriers des campagnes (SOC), dénonce ces contrats précaires : « La convention collective fixe le salaire à 35 € par jour mais les agriculteurs ne paient que 30 €. Ils ne rémunèrent pas plus les heures supplémentaires, ni les jours fériés, et pratiquent des retenues sur salaires pour les frais de voyage, le logement, l’eau… sans aucun contrôle. Comme ces femmes ne parlent pas l’espagnol, elles ne peuvent pas connaître leurs droits. Leurs passeports sont confisqués et elles n’ont aucun contact avec le monde extérieur.

Les conditions des ouvrières agricoles dans les serres bio sont exactement les mêmes qu’ailleurs ».Le journal local Huelva Informacion décrit comment Antonio Soltero, l’un des dirigeants de Bionest, manage ses ouvrières(6) : « Habituées à de longues journées de travail, la chaleur n’est pas un problème pour elles, mais le mal de dos entraîne des douleurs dans tout le corps. Elles doivent insister et se plaindre de maux de tête de façon collective pour que le patron daigne aller chercher des médicaments. Celles qui ont le plus de mal à s’adapter à notre climat sont les Philippines, ‘bien qu’elles aient plus de volonté que les autres,’ affirme Soltero. Mais la chaleur qu’il fait sous les serres en a fait évanouir plus d’une ». Le journal décrit aussi comment Soltero gère les « différentes races » en parquant dans les logements préfabriqués d’un côté les Sénégalaises et les Roumaines, et de l’autre les Philippines et les Polonaises. Isolées au milieu des serres, à des kilomètres de toute urbanisation, les femmes n’ont droit à aucune visite et doivent se déplacer en stop pour se ravitailler.

Le goût amer des tomates bio
Dans la mer de plastique d’Almeria, les 160 ha de serres ultramodernes de la coopérative agricole AgriEco, qui regroupe 46 producteurs, sont un autre exemple d’agriculture bio intensive. Avant de rentrer dans les serres, les visiteurs doivent passer par un sas sanitaire où ils se désinfectent les mains et revêtent une blouse blanche.
Des ordinateurs gèrent la température et l’humidité de l’air pour permettre une croissance maximale des pieds de tomates en un temps minimal. Ici aussi, peu de différences avec le modèle d’agriculture intensive conventionnelle, si ce ne sont les intrants certifiés bio. Et comme les serres environnantes, celles d’AgriEco demandent beaucoup de capitaux. Une serre bio de 17 000 m2 avec 25 000 plants coûte plus de 300 000 euros.

Pour amortir les investissements, la coopérative doit produire d’énormes quantité de tomates (11 000 tonnes en 2008), qu’elle exporte vers l’Europe et les Etats-Unis durant une grande partie de l’année. Elle doit aussi réduire ses coûts de production… AgriEco embauche ainsi plusieurs centaines de Roumaines en contrat d’origine.

Miguel Cazorla, le dirigeant souriant et avenant d’AgriEco, prévoit avec fierté une nouvelle expansion de la coopérative et la conquête de nouveaux marchés. Bionest et AgriEco sont certifiés bio par le principal organisme certificateur d’Andalousie : le Comité andalou d’agriculture écologique (CAAE) encourage le développement de l’agriculture bio intensive d’exportation. Son comité directeur, dont sont membres les plus grands propriétaires bio andalous, parmi lesquels Miguel Cazorla et Juan Soltero, ne risque pas d’imposer le respect des droits des ouvrières agricoles ni celui de critères environnementaux plus stricts. Par esprit de corporation, mais aussi pour ne pas affaiblir l’agriculture bio espagnole dans la guerre commerciale qu’elle mène contre ses concurrentes du pourtour méditerranéen.

La main-d’œuvre bon marché du sud-marocain
Au Maroc, la région d’Agadir est désormais recouverte, elle aussi, par une mer de plastique, créée avec des capitaux marocains mais aussi français et espagnols. Les exploitants agricoles n’ont pas besoin d’importer de main-d’œuvre : les familles des petits paysans locaux, précarisées et sans droits, leur en fournissent à très bas prix (6 € pour des journées de 9 heures). Les fruits et légumes produits sous les serres sont les mêmes que ceux d’Andalousie et entrent en concurrence avec eux sur les marchés européens. Lahsen El Hjouji a choisi ce lieu pour implanter 200 ha de serres qui produisent, d’octobre à avril, des tomates, des courgettes et des poivrons bio.

Cet agronome marocain a développé sa société Primeurs Bio du Souss (PBS) en collaboration étroite avec la société française d’import-export de produits bio ProNatura, qui distribue ses produits auprès des supermarchés et des boutiques spécialisées européens. Les serres de Lahsen El Hjouji sont plus transparentes et plus respectueuses de certains principes que celles d’Andalousie. Au niveau social, PBS doit respecter des règles minimales imposées par un certificateur suisse. Les employés sont ainsi payés entre 15 % et 20 % de plus que dans les serres conventionnelles. La rotation des cultures y est assurée tous les cinq ans grâce à des cultures de bananiers, le sable du sol est enrichi de compost préparé sur place et une partie des semences est produite localement. Mais la biodiversité ne fait pas bon ménage avec le marché international : une seule variété de tomate pour l’ensemble des serres, une variété de poivron destinée à la Hollande, une autre destinée à l’Allemagne…

Au niveau environnemental, PBS contribue, par ses forages, à l’épuisement des réserves d’eau de la région semi-désertique du Souss, déjà mises à mal par les productions intensives de la mer de plastique et le tourisme industriel (7). Henri de Pazzis est le fondateur de ProNatura, l’une des principales sociétés d’import-export de produits bio au niveau européen, et l’une des premières à avoir approvisionné la grande distribution avec des fruits et légumes bio hors saison. Si ProNatura travaille avec un grand nombre de petits producteurs dans plus de quarante pays, elle est aussi le partenaire de grosses exploitations bio intensives, au développement desquelles elle a souvent contribué. Elle a ainsi cautionné, à la fin des années 90, le développement en Andalousie de Bionest, qui reste aujourd’hui l’un de ses partenaires commerciaux. ProNatura a aussi permis la création de PBS au Maroc par ses conseils techniques et ses apports financiers. « Quand on a commencé à développer ce projet, j’ai organisé une réunion à Agadir avec certains de nos partenaires, comme BioCoop, pour réfléchir sur sa pertinence. Tout le monde a approuvé le développement de ce projet d’agriculture industrielle. Et on l’a fait. Avec un niveau technique et agronomique hallucinant. Nous sommes allés à l’extrême de ce que l’on peut faire en bio. Mais aujourd’hui, je ne me lancerai pas dans ce projet. Est-il vraiment durable ? »

Malgré le bon développement de PBS, Lahcen El Hjouji est inquiet. Pour demeurer compétitif dans la guerre commerciale internationale, quels choix devra-t-il faire ? « Même si les prix du bio dans les grandes surfaces en France sont élevés, pour nous, ils baissent continuellement. Ce sont les intermédiaires qui profitent de la situation.

La concurrence est rude avec l’Espagne mais aussi avec la Sicile et, surtout, avec Israël, qui fait un forcing sur le marché européen. Tous nos produits arrivent en même temps dès le mois de novembre et, évidemment, nos clients en profitent pour acheter à ceux qui vendent au plus bas prix ».

Exploitation d’une main-d’œuvre précarisée. Monoculture au détriment de la biodiversité et de la souveraineté alimentaire. Noria de poids lourds et d’avions pour exporter vers l’Europe et les Etats-Unis des fruits et légumes hors saison. Epuisement des nappes phréatiques. Non-respect des parcs naturels…
Cette bio-là est-elle vraiment celle que réclament les consommateurs ?


Source : Philippe Baqué – www.alterravia.com


1. L’agriculture biologique. Chiffres clés, Agence Bio, édition 2009.
2. www.bionest.es
3. « Fraises espagnoles, un bilan écologique et social catastrophiques », Claude-Marie Vadrot, Politis, 27 avril 2008. Le WWF espagne a publié un rapport sur le parc de Doñana et donne régulièrement des informations sur la situation du parc. Voir : « Informe cultivo de la fresa en Doñana », www.wwf.es.
4. La mission parlementaire était composée des eurodéputés français Hélène Flautre et Michel Dupont (Verts-Alliance libre européenne) et roumains Catalin Ivan et Daciana Sarbu (Alliance progressiste des socialistes et démocrates), qui se sont rendus dans la région de Huelva du 11 au 13 mai 2010 pour enquêter sur les conditions de vie et de travail des ouvrières agricoles roumaines.
5. Voir Travailleurs saisonniers dans l’agriculture européenne, éditions de l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, janvier 2009.
6. « Temporeros de 4 continentes recogen fresa en Huelva », huelvainformacion.es, 4 mai 2008.
7. Voir « Maroc : la plaine de plastique », Marc Ollivier, Archipel, journal du Forum civique européen, septembre 2009

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